Décalage horaire

Miroir

 

Je me regarde dans la glace.

Mes cheveux tombent relativement bien, mes yeux sont clairs et bien ouverts, mon nez a l’air raisonnablement proportionné et discret, ma bouche fine et ma nuque gracieuse. Mes épaules sont jolies, j’aime bien le dessin que forment mes clavicules au-dessus de la naissance de mon décolleté, il est d’ailleurs assez élégant, ni trop, ni trop peu.

Je me mets de profil, jète une oeillade charmeuse par dessus le rouge audacieux de mes lunettes, tourne de l’autre côté, ah, celui-là est encore mieux… de dos? non, ça ne rend rien du tout.

Bon, en fait, je me trouve plutôt pas mal…. en pleine possession de mes atouts, fine, féminine, épanouie, une belle femme de bientôt quarante ans, prête à relever tous les défis, portée par une confiance en moi inébranlable, sur le point de conquérir le monde, non, que dis-je, de le mettre à mes pieds, de le bouffer!…

Sauf qu’il est l’heure d’aller se coucher.

Il est 23h27, mes oreillers seront les seuls que j’écraserais de ma superbe… mais j’espère que la couette réalise bien la chance qu’elle a de couvrir un être aussi exceptionnellement réussi!

Je me regarde dans la glace.

En fait, j’ai un peu de mal à me reconnaître car je n’ai pas encore remis mes lunettes. Ceci dit, même avec, je suis toujours un peu floue. Ce doit être mes paupières, elles tombent si bas que mes cils obstruent une bonne partie de mon champ de vision.

Je finis quand même par reconnaître mon nez, c’est toujours lui que je vois en premier. Héritier d’une longue lignée de tarins de caractère, il est luisant de fierté et vire au rouge au moindre choc thermique; ça me donne un petit côté Rudolph the reindeer, ça fait toujours bien rigoler, mais en dehors des périodes de Noël, c’est plutôt hors-sujet. Rudolph_1514955c

Ma bouche n’est qu’une combinaison de deux petites droites parallèles dénuées de générosité, et je n’arrive pas à me décider entre un sourire franc et ouvert découvrant l’incohérence de ma dentition, ou un rictus fermé, pincé, rentré, mais sans trou…

Ma nuque est coincée, victime de la vengeance des oreillers écrasés, il s’en dégage donc une raideur peu avenante accentuée par mes lunettes de Super Nanny revêche. Elle n’a d’égale que la raideur des baguettes sur ma tête, car même en soudoyant mon sèche-cheveux, on dirait toujours que je me suis coiffée avec un gant de toilette.

Je vais encore me battre avec ma penderie, cherchant, pour assortir avec mon vieux jeans, le col roulé qui masquera mon décolleté, et optant pour le ré-confort de mon inséparable sweat à capuche gris.

Je me sens plus qu’androgyne, l’angoisse d’avoir à décrocher mon téléphone m’assaille, je suis écrasée par la masse de choses à faire, tout me paraît insurmontable.

Il est 8h27. La journée commence, je vais me reconstruire minute par minute, accuser un sérieux coup de pompes à 11h, puis un autre à 14h, frôler l’hystérie à 18 puis l’insomnie à 23. Jusqu’à ce soir, je n’oserai plus croiser mon image dans un miroir.

En fait, vu la course de mon corps, à rebours de celle du soleil, je me demande si je suis née sous la bonne latitude…

 

 

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3 thoughts on “Décalage horaire

  1. Whaaou, il y a comme un gros coup de manque de confiance en soi dans l’air (du matin) ! J’ai trouvé encore plus impitoyable envers elle-même que myself, je ne croyais pas cela possible !!!

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