Chronique ophtalmique

pola-flou

Je ne vois pas bien de loin.

Comme un quart de la population mondiale, j’ai le cristallin exagérément bombé, la cornée trop courbe, le punctum remotum pas remotum du tout et suis donc complètement miraude, bigleuse, short-sighted, binoclarde, femme à lunettes-femme à emplettes – comment ça, c’est un pléonasme ? -, taupe confirmée… Pour vous donner une idée de l’ampleur des dégâts, par exemple, si je tends mes bras, le contour de mes ongles est déjà flou –  inutile de vous dire que je connais très peu mes orteils – et je viens de faire l’essai devant mon écran, les lettres ne deviennent nettes que lorsque je me tiens à une main (pouce sur mon nez, petit doigt contre le mac) du bout de ma phrase – je vous jure que je viens de faire le test… d’ailleurs à cette distance-là, je louche, je vais donc remettre mes lunettes.

Dans la vie quotidienne, comme ma cervelle mouline beaucoup quand on lui donne de quoi l’alimenter, c’est-à-dire en regardant simplement autour de soi, j’ai donc appris à retirer mes lorgnons pour me ménager des plages de non-acuité visuelle et faire un break. Il est extrêmement reposant dans le métro par exemple, de ne pas avoir à me préoccuper des centaines d’inconnus croisés à la seconde; un peu moins gérable dans les rues de mon village, où j’ai besoin de ma soeur – mon bâton d’aveugle – pour savoir qui vient de nous faire signe et ne pas passer pour une pimbèche hautaine-eh-ben-dis-donc-elle-ne-se-prend-pas-pour-une-demie-tomme-la-fille-M…z-depuis-qu’elle-est-montée-à-Paris-elle-ne-dit-même-plus-bonjour – enfin ça c’était avant, maintenant que je suis rentrée au pays, on ne me reconnaît plus de toutes façons… Et il y a aussi des fois où je m’amuse de l’entre-deux, comme à la piscine. Une fois surmontée ma réticence féline à entrer dans le bassin, les lunettes de natation font office de loupe et je vois très bien sous l’eau… par intermittences pendant la brasse coulée: inspiration flou / expiration net / inspiration flou / expiration net / inspiration flou : oh, la jolie silhouette fuselée qui se dessine là-bas, Camille Lacour es-tu là ? / expiration net: Ah non, c’est Jean-Claude, notre voisin routier / inspiration flou: Tiens, faut que je ralentisse, je vais me prendre la nageuse de devant / expira-PAF!… j’étais plus près que ce que je pensais…

Et en dehors du fait que je sois archi dépendante de ma fidèle monture, cette détermination physiologique a également de grandes incidences sur mon mode de fonctionnement. Le côté positif c’est, que d’une manière générale, j’ai besoin d’être DANS les choses, impliquée et  concernée, par exemple, je pourrais difficilement parler d’un sujet que je n’ai pas approché de près – c’est pourquoi, je vous parle constamment de mon nombril, que j’arrive encore à distinguer, plutôt que de la politique fiscale du gouvernement ou du Boson de Higgs. Le revers de la médaille, c’est que d’une manière générale, je manque pas mal de recul.

Et des fois, la confrontation des deux est un peu paralysante. Cas concrêt: N°1 me parle, de manière récurrente, d’une incompatibilité avec un autre enfant, au point qu’elle redoute maintenant de rester à la cantine et même d’aller à l’école tout court… Problème, je ne suis pas DANS la cour ni même au réfectoire pour voir ce qui s’y passe, difficile donc pour moi de bien mesurer l’ampleur du conflit, mais manque de recul total, j’ai juste envie d’aller lui faire sa fête à ce charmant bully. Comment gérer la crise?… Un pas en avant, deux en arrière, je suis bugguée.

A moins que… peut-être qu’en me postant derrière la grille sans mes lunettes, je pourrais observer la scène à une distance physique et émotionnelle salutaire pour tout le monde… De là, les contours de l’histoire me paraîtraient bien plus doux et je pourrais prendre les choses en mains beaucoup plus sereinement… en d’autres termes: laisser les instits s’en occuper? C’est pas de la démission, ça? Trop de recul ne tue-t-il pas le recul? Dans ce cas précis, même si je me suis attachée à ma myopie, j’avoue que j’aimerais bien y voir plus clair…

 

Photo empruntée sur le site : http://poissom.free.fr/?browse=promenades%20floues – concept artistique qui propose des balades floues sur l’Ile du Frioul à Marseille, ou « Vis ma vie de myope »! en fait, nous les bigleux, sommes des artistes en puissance!

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