Episode 30 : Chronique digressive (ou peut-on vraiment rester cohérente quand on vit dans le Grand Bazar ? – et même pas à Istanbul – pourtant j’aimerais bien…)

 

pola-digression

Je suis la divagation faite femme. Ma vie n’est qu’une grande succession de parenthèses, de tirets, d’apartés en italique. Et si, dans la littérature, j’apprécie tous ces petits détours qui permettent d’en apprendre plus sur les personnages ou complètent le propos final (comme autant de petits légumes d’accompagnement, condiments ou jus de cuisson viennent composer un plat parfait, démasquant l’une ou l’autre des saveurs qu’une seule bouchée ne suffirait à révéler), au quotidien, il est plus difficile d’en saisir la cohérence.

Hier soir, par exemple, je venais de dire à N°1 qu’elle était exemptée de rangement parce qu’elle avait proposé de donner son bain à N°3; idem à N°2 parce qu’elle m’avait aidée dans le jardin (elle avait surtout boulotté toutes les framboises et groseilles, mais bon… équité oblige…). Je me retrouvais donc de corvée de rangement toute seule pour toute la maison après une longue journée de vacances (il y a vraiment des fois où on s’emballe quand même…).

J’allais commencer par la cuisine quand la Grande me demanda de lui monter le shampoing pour bébé – Tiens, une robe de princesses dans notre salle de bains, je vais la descendre avec les autres déguisements dans la chambre de N°3 – Tiens, dans la chambre de N°3, les filles ont joué en même temps aux princesses, à la dinette et aux animaux de la ferme, je vais d’abord ranger les animaux de la ferme – Tiens, dans la ferme, un cochon ligoté avec une dizaine d’élastiques à cheveux, je vais les rapporter dans la salle de bains des filles – tiens, dans la salle de bains des filles, le lavabo est recouvert de traces rouges et bleues de dentifrice sec et collé, je vais le nettoyer – Tiens, à côté du lavabo, ce livre de N°1, je vais le remonter dans sa chambre avant qu’il ne soit complètement trempé et recouvert de dentos – Tiens, dans la chambre de N°1, une jolie collection de mouchoirs en papier usagés, je vais les descendre à la poubelle dans la cuisine, où je reprendrais ce que j’avais en cours (la vaisselle, je crois – ah non, en voulant commencer la vaisselle, je m’étais rendue compte que l’égouttoir était dégoûtant, mais comme il était déjà 18h30, il fallait que je fasse chauffer l’eau pour les asperges, j’avais donc posé le produit nettoyant à côté du panier à légumes, le temps que j’épluche les asperges et c’est là que Choupette avait appelé) – Tiens, dans le couloir en direction de la cuisine, je me suis pris les pieds dans une des quatre paires de chaussures qui traînaient là – Tiens dans la buanderie, en regroupant les chaussures des filles (chacune a son étagère, la plus haute pour n°1, celle du milieu pour N°2, les trois plus basses pour N°3 – J’aime bien que les choses soient logiques, pour qu’on se facilite au maximum la vie et qu’on gagne du temps), je me rend compte que je n’ai pas étendu le linge qui macère dans la machine depuis ce matin – Tiens, en étendant le linge dehors, je me rappelle que je n’ai pas encore arrosé le jardin – Tiens, si je prenais une salade pour ce soir, je vais aller la laver – Tiens, le lavabo de la cuisine et son égouttoir sale – Tiens, toute l’eau des asperges est bientôt évaporée, mais ces stupides plantes potagères n’ont même pas pris l’initiative de plonger dedans d’elles-mêmes – Tiens, ça ferait une bonne chronique tout ça, je vais aller l’écrire…

Quand l’Homme rentre à la maison, il me trouve debout devant la commode, des mouchoirs en papier usagés dépassant de mes poches, tenant fermement le produit nettoyant dans la main gauche et de l’autre griffonnant avec urgence toute cette histoire dans mon cahier – parce que si j’attends, j’ai peur d’oublier. Derrière moi, c’est Beyrouth: coussins à terre, livres éparpillés, serviettes de bain humides en boule sur le parquet. Les filles, elles, sont devant la télé. J’ai bizarrement du mal à lui faire comprendre qu’il me reste un peu de boulot avant de préparer le dîner, encore plus à le convaincre que je n’ai pas arrêté de la journée.

En me couchant le soir, j’ai du mal à trouver le sommeil. Mon esprit vagabonde d’une pièce à l’autre, à la recherche du cochon libéré sur lequel je n’ai finalement pas remis la main, mais je suis surtout taraudée par une question de fond: est-ce le désordre dans ma tête qui engendre le bazar dans ma maison ou est-ce le bordel domestique qui génère la panique dans mon cerveau???

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