Episode 18: Chronique à recycler

Je ne jette rien...

Je garde tout, je ne sais pas jeter. Du coup, j’entretiens une relation très conflictuelle avec ma poubelle. Elle a pourtant de l’allure: longiligne, chromée et plutôt réservée, ni trop encombrante, ni ridiculement surchargée. Mais à chaque fois qu’il me faut lui plonger quelque chose dans le gosier, j’ai les mains qui tremblent, la gorge serrée et suis envahie par une grande culpabilité: ce détritus n’aura pas eu de seconde chance, je n’aurais pas su le réhabiliter.

Guidée par un profond instinct de préservation de l’espèce plastique, je possède donc une inestimable collection de pots plus ou moins décoratifs (transformés en photophores, gobelets à peinture pour les enfants, verrines…), des mètres carrés de papier bulle ou autres protections pour objets fragiles (ça peut toujours resservir), des boîtes de toutes les formes et toutes les couleurs, venues d’horizons aussi variés que la lessive ou l’alimentation bébé (recyclées en dressing Barbie, vide-grenier Playmobil ou étui à feutres) et un sac à sacs – concept transmis de génération en génération par les femmes de ma famille, et qui laisse mon homme tout à fait circonspect, le sac à sacs est généralement cousu main dans un tissu imprimé chatoyant; resserré par un élastique à chacune de ses extrêmités, il permet de stocker les sacs en plastique en les rentrant d’un côté pour les ressortir de l’autre. Il est également équipé d’une petite lanière extrêmement pratique pour l’accrocher à la poignée d’une porte de placard… fantastique, non? et je ne vous parle même pas de ses vertus décoratives…

Cette manie prenant des proportions pathologiques et inquiétantes, je me suis résolue à entamer une thérapie par le tri… sélectif. Et miracle! A défaut de sauver la planète, les bacs jaunes et verts sont en train de me soigner. En effet, je ne suis jamais plus heureuse que les jours où je vais à la déchetterie, purgatoire écologique avant le Dieu Recycleur. Voir toutes mes petites bouteilles retrouver leurs semblables dans un camaïeu translucide, contempler les patchworks de cartons et les piles de piles, écouter le fracas plus ou moins sourd du verre qui se brise dans le conteneur… tout cela me comble de joie: il y a une vie après la mort! Je peux donc alléger sans arrière-pensées mon vide-ordures et ma conscience. Etrangère à la demie-mesure, je suis ainsi devenue une trieuse obsessionnelle et compulsive, prête à commencer un tas de compost dans le jardin de notre location de vacances parce que jeter nos épluchures me donnait de l’urticaire… ah! mon vénéré compost, je le bénis chaque jour d’accueillir nos fanes de carottes, queues de haricots et autres peaux d’orange. C’est maintenant le coeur léger que je sacrifie nos pommes de terre germées, tomates pourries ou kiwis entamés aux divinités annélides (les lombrics, quoi…) et ne réserve à la gueule chromée de la cuisine que le menu fretin de notre quotidien.

Mais l’écologie a ses limites rédemptrices. Elle ne s’applique pas à tous ces objets inutiles et inclassables, ces petits bouts de nous incomplets, ébréchés, recollés, qu’on ne peut se résoudre à balancer: la 1ère carte de bus de N°1, avec la photo de sa bouille de maternelle et ses mini-tresses; un marron porte-bonheur, ramassé dans les rues de Paname avec l’Homme; cette veste adorée tellement déchirée qu’il faut se concentrer pour viser la manche; la trace de vernis rouge sur mon gros orteil, qui me rappelle mes pieds bronzés dans leurs sandales sexy à chaque fois que j’enlève mes chaussettes de ski…

Bref, puisque je vous dis que je ne sais pas jeter. Et comme tous les gens qui gardent tout, je ne retrouve jamais rien.

 

Chronique illustrée par la talentueuse Odré.

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8 thoughts on “Episode 18: Chronique à recycler

  1. Malheureuse … ne jette plus jamais tes fanes de carottes ! A moins que la fane ne soit trop fanée, recycle-là en un délicieux potage. Faire revenir 1 gousse d’ail + 1 oignon dans une noix de beurre. Ajouter 1 pomme de terre épluchée et coupée en dés (au compost la vilaine peau). Touiller, touiller. Y ajouter les fanes bien lavées et débarrassées des + grosse tiges. Retouiller. Couvrir d’eau mais pas trop + 1 Kub Or (astuce de l’homme issu du l’héritage maternel). Laisser barboter 1 moment. Et mixer le tout. Ca doit être crémeux sans être trop épais. Rallonger d’un peu de crème fraîche pour le calcium. Servir sans annoncer ce que c’est avant de l’avoir goûté.
    Bises à tous et à bientôt
    Maud, MAF en formation continue sur ce blog

    • toi, tu veux vraiment que je m’en sorte! du coup, est-ce que tu comprends un peu mieux les raisons fondamentales du bazar permanent de mon bureau maintenant?… (je me demande si Pruno ne serait pas atteint de la même pathologie?)
      sinon, je crois qu’une belle carrière de MAF te tend les bras, tu as un fort potentiel!!!
      bises à vous aussi!

  2. Je garde aussi beaucoup… J’ai dans mes réserves de vieux tickets de bus et métro de plus de vingt ans d’âge. Encore quelques années et ce seront des pièces de musée : pourquoi les jeter maintenant ?

    • ça se tient comme argument… en plus, vu la tendance générale au rétro-vintage, tes tickets (parisiens?jaunes?verts?) vaudront bientôt leur pesant d’or! ne suis pas sûre que ce sera le cas pour mon pantalon vert caïman, porté il y a plus de 15 ans et que j’hésite presque à remettre…

  3. Haha ton écriture me fait toujours autant rire !!!! Mais je te comprends….. J’aurais tendance à être pareille jusqu’au jour où prise d’une pulsion de rationalisme je prends, je trie, et je jette et même si ça me fait mal au coeur… Sinon bientôt mon 20m carré se retrouverait plongé dans une ambiance de brocante (et Papa Ours ne serait pas très content)…. Mais j’ai toujours ma petite boite à souvenir bien cachée dans mon tiroir à chaussettes.. Et celle là.. Personne n’a le droit d’y toucher :))

    • Ce sont aussi souvent les coups de sang de mon Homme qui me poussent à faire le grand ménage, quoi que dans le genre bordélique, il ne se défende pas mal non plus! Mais on a tous notre jardin secret et un petit côté fétichiste qu’il faut assumer! Merci a toi en tous cas!

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